
La chaise Luxembourg
Vérité d’une icône contemporaine
Depuis plus de vingt ans, elle s’impose avec discrétion et élégance, jamais autoritaire, mais partout reconnaissable. Du campus d’Harvard aux terrasses muséales de Monaco, jusque dans la douceur du jardin Majorelle à Marrakech, parfois seule, souvent entourée de tables, bridges ou fauteuils bas, la chaise Luxembourg créée en 2003 par le designer Frédéric Sofia et éditée par Fermob dès 2004 s’affirme comme l’une des grandes icônes françaises du mobilier outdoor. Mais que révèlent ces courbes et contre-courbes si maîtrisées, ces lignes dont l’inspiration remonterait à la chaise historique Sénat du jardin du Luxembourg ? Dans le tracé presque aérien de ses formes se dessine bien plus qu’une réinterprétation. Une véritable vision design s’y déploie : celle d’un créateur sensible, à la fois nourri d’exigence technique et d’audace formelle, attentif aux contextes, à l’héritage et au patrimoine. Un regard résolument contemporain qui s’émancipe par sa justesse du modèle, pour conférer à Luxembourg une identité singulière, pensée au-delà de sa condition de mobilier d’extérieur. Récit.

Nés en 1615 dans le sillage du palais de Marie de Médicis, le jardin du Luxembourg figure parmi les premiers grands jardins à la française. Inspiré des parcs italiens et des jardins médiévaux, il transpose ces modèles à une échelle urbaine alors inédite. Ses perspectives s’articulent autour d’un axe central animé par un vaste bassin, scandé d’allées et de parterres géométriques, ponctué de sculptures. Enrichi au fil des siècles, l’ensemble présente un paysage harmonieux où dialoguent arbres majestueux, massifs fleuris et larges pelouses. Lieu de promenade, de sociabilité, d’inspiration, véritable poumon vert de la capitale, le jardin est placé sous l’administration du Sénat depuis 1879.

Au cœur de ses allées, la chaise occupe une place fondatrice : elle incarne le rapport de l’individu au corps, à l’espace, au repos, à l’attente, comme à l’art de la conversation dans un décor empreint de romantisme. Indissociable de la vie du jardin, elle en façonne l’identité depuis le XVIIIᵉ siècle. « À cette époque, l’engouement des promeneurs pour le jardin parisien incite à mettre à leur disposition des sièges mobiles et plus confortables que les bancs fixes », explique le site du Sénat. La chaise inaugure alors une forme inédite de liberté dans l’espace public : celle de choisir son point de vue, sa lumière, son voisinage, sa solitude, face au bassin, au palais, à un arbre, ou simplement tourné vers le ciel. La location des chaises est dès lors confiée à des entrepreneurs privés.
Chaise Sénat, naissance d’un mythe au jardin du Luxembourg

C’est en 1923 qu’apparaissent les chaises dites Sénat. « L’ensemble est composé de trois modèles : une chaise, une chaise bridge et un fauteuil bas, précise le designer Frédéric Sofia. Créés anonymement dans les ateliers de la ville de Paris, ils étaient fabriqués pour un entrepreneur-loueur titulaire d’une concession accordée par la Questure du Sénat. Plusieurs loueurs se partageaient le jardin, chacun avec ses propres modèles, facilement identifiables pour percevoir le loyer auprès des usagers. »


Ces assises étaient louées par des « chaisières », silhouettes féminines familières du jardin, souvent caricaturées en « vieilles dames acariâtres ». Gardiennes des pauses urbaines, des attentes amoureuses ou des rêveries solitaires, elles faisaient de ces chaises un petit privilège accordant aux visiteurs un droit éphémère au repos, à la lecture, à la contemplation ou à l’échange. À partir des années 1960, le déclin du commerce de leur location entraîne la disparition progressive des chaisières, entérinée en 1974.

Résistante aux intempéries, la chaise Sénat en métal s’intègre avec harmonie et équilibre au jardin, sans jamais en dominer le paysage. « Ces sièges sont construits en tube et en tôle d’acier soudés, puis peints en vert bambou RAL 6013 ; les accoudoirs du fauteuil bas étaient jusqu’au début du XXIème siècle en bois massif, précise Frédéric Sofia. Aucun plan ni dessin technique n’ayant été retrouvé dans les archives du Sénat ou nationales, leur forme n’a jamais été figée ni véritablement standardisée. » Au fil du temps et des campagnes de fabrication destinées au renouvellement et à l’entretien du parc, des modifications techniques et esthétiques ont été apportées au mobilier. Dès le 1er janvier 1955, les sièges Sénat deviennent les seuls modèles présents au jardin du Luxembourg, mais aussi dans ceux des Tuileries et du Palais-Royal, dans une nuance de vert différente.
Chaise Luxembourg : les origines
Mais comment la chaise historique Sénat a-t-elle nourri la création de la « Luxembourg » imaginée par Sofia ? « Avant les années 1990, plusieurs petites entreprises fournissaient le Sénat et reproduisaient les sièges à la commande avec une certaine liberté d’interprétation, souligne encore le designer. Face à l’état préoccupant du parc, l’institution lance dans les années 1990 un appel d’offres, remporté par l’éditeur français de mobilier Fermob, qui avait ensuite inscrit à son catalogue le fauteuil Rendez-vous, réplique fidèle du fauteuil Sénat. » En 2001, Sofia prend alors l’initiative de proposer sa version réinventée du fauteuil Rendez-vous. « A cette époque, je vivais à Paris, près du jardin du Luxembourg. Mon premier fils venait de naître, et je le promenais souvent dans les allées, poussant sa poussette. C’est là que j’ai vraiment regardé les chaises Sénat, ces modèles que tout le monde voyait sans vraiment les voir. Leur silhouette, leur présence discrète, m’ont captivé. Lors de ma première rencontre chez Fermob, à Paris en 2001, j’ai découvert qu’ils produisaient le fauteuil Rendez-vous. L’idée s’est alors imposée : il fallait les réinventer et proposer à Fermob ma version, ce que j’ai fait quelques mois plus tard. »

Après plusieurs mois de développement industriel nécessaires à la mise au point du mobilier en aluminium – matière alors inédite pour la société -, Fermob lance un fauteuil bas, une grande table basse / banc, une petite table basse/repose-pieds ainsi qu’un appui-tête, sous le nom de « Luxembourg », imaginés par Frédéric Sofia. Des accessoires qui viennent créer un ensemble homogène et poser, à l’avenir, les fondements de l’ADN de la collection éponyme.

Présentée aux professionnels en octobre 2002, Luxembourg est mis pour la première fois sur le marché à l’occasion du Salon Ambiente de Francfort. « Convaincu et passionné par mon concept, j’ai à nouveau pris l’initiative et relancé le projet en 2003 en proposant ma version redesign de la chaise et du bridge. Je voulais les extraire de leur image de sièges de jardin public, rustiques et figés dans le temps. Séduite, la direction de Fermob a décidé de les éditer. »
De Sénat à Luxembourg, l’acte d’émancipation
Appelant une transformation en profondeur, la chaise Luxembourg devient pour le designer un terrain de création résolument contemporain. Toutefois, Luxembourg dépasse la réinvention d’un mythe du mobilier extérieur. Elle procède d’un redesign où la pensée très construite et pleinement inscrite dans la matière fait basculer un objet peu confortable, à la conception rudimentaire, vers une véritable pièce design. « Sa forme, comme celle du bridge, est le résultat d’une recherche conjuguant minimalisme industriel et sensibilité organique. A la croisée du biodesign et du fonctionnalisme, elle explore l’équilibre entre la rigueur géométrique et le biomorphisme. » Une pièce pensée également pour elle-même, nourrie par l’appétence du designer pour un design démocratique, « accessible à tous, empreint d’une dimension sociale, tant en amont qu’en aval de la discipline ». Luxembourg s’inscrit ainsi dans l’héritage du Bauhaus et dans la lignée de designers tels que Philippe Starck ou Jasper Morrison. Créée par Morrison en 1999 pour Vitra, la chaise Sim – elle-même un « redesign » de la mythique 40/4 (1964) de David Rowland – fut saluée pour sa sobriété radicale. Aux côtés de la lampe Miss Sissi de Philippe Starck pour Flos (1991), dont la forme parle de mémoire collective chère à Sofia, Sim reste une référence déterminante pour l’élaboration de Luxembourg.

Chaise Sim, design Jasper Morrison 1999, édition Vitra
Lampe Miss Sissi, design Philippe Starck 1991, édition Flos
Chaise et bridge Luxembourg : la pensée cohérente de Sofia
Du Sénat à Luxembourg, il n’y avait finalement qu’un pas. À travers ses composantes essentielles – assise, dossier, piètement, embout – la chaise de Sofia s’émancipe de l’icône patrimoniale. Les lignes de cette dernière sont épurées, son ergonomie est entièrement repensée, sa palette s’ouvre à de multiples couleurs, affirmant une identité nouvelle et contemporaine. Inspirée donc par le biodesign et la logique du vivant, elle évoque davantage le mouvement que l’objet, le flux plus que la structure : « comme un drapeau flottant dans le vent, souple mais tendu, libre mais contenu, ou comme une vague qui ondule à la surface de l’océan », confie-t-il. Son assise ergonomique épouse le corps avec justesse et forme un continuum avec le dossier qui soutient le dos avec précision. « L’ensemble offre un équilibre parfait : ni excès, ni manque », écrit-il encore. Le piètement pensé comme une véritable « promesse de mouvement » accentue cette sensation d’élan : là où la chaise Sénat demeure inerte et prisonnière de son époque, Luxembourg semble prête à s’élancer.


Alternant des jeux de pleins et de vides, d’apparition et d’effacement, Sofia conçoit une chaise qui semble affranchie de la pesanteur. Entre terre et ciel, son symbolisme propose une lecture plus vivante et poétique du siège. Pour en parfaire encore la conception, le designer a introduit un embout transparent, inédit dans l’univers du mobilier. « En 2003, j’ai fait entrer dans l’objet une matière issue des sports de glisse urbaine, aux codes radicalement différents de ceux du mobilier conventionnel. Un geste décalé, presque subversif : introduire la rue, l’élan, la jeunesse. »

Le bridge Luxembourg prolonge cette réflexion en révélant l’attrait du designer pour le ludique, mais aussi sa volonté de concevoir une gamme pensée comme un tout harmonieux. En effet, le bridge conjugue esthétique industrielle et joyeux décalage inspiré par le jeu. « L’accoudoir, hérité du fauteuil crée en 2001, s’affirme ici comme le socle d’une nouvelle narration : un espace où fonctionnalisme, expérimentation et audace formelle se rencontrent. » Sofia y dessine un profilé en aluminium extrudé en forme d’ailette. Une pièce signature, « enfilée comme une perle, assemblée comme un jeu de construction ». Ce même principe, décliné pour la table à pied central, tisse une cohérence visuelle et une unité de gamme.

De l’aluminium tout en couleurs
Quant aux matériaux, Sofia rompt définitivement avec l’acier en choisissant l’aluminium. « La noblesse d’une matière se mesure aux services qu’il rend et c’est pourquoi l’aluminium s’impose comme un matériau d’exception, souligne-t-il encore. Malléable, léger, esthétique, il offre une excellente résistance à la corrosion et une recyclabilité quasi infinie. » En outre, la palette étendue de coloris qui caractérise aujourd’hui Fermob trouve son origine dans une initiative fondatrice du designer. En effet, au début des années 2000, Sofia fut le premier à introduire le rose bonbon dans du mobilier de jardin : un choix inédit dans l’univers outdoor alors peu enclin à de telles libertés chromatiques. Présentée en 2001 lors de l’exposition parisienne Placenta, organisée par l’agence BETC Euro RSCG, cette teinte fit immédiatement sensation. Fermob prolongea cette audace en développant ses collections autour d’un nuancier pluriel de 26 coloris, devenu depuis l’un des marqueurs essentiels de l’ADN de la marque.

Couverture du catalogue Fermob 2004, © Caroline Briel
La citation « silencieuse » et libératrice
En imaginant une chaise, un bridge et un fauteuil bas à la croisée du biodesign, du fonctionnalisme, de la rigueur géométrique, comme du jeu de construction, en jouant avec le mouvement, les pleins et les vides, le visible et l’invisible, Frédéric Sofia a donné naissance à des pièces ergonomiques entièrement inédites. Si en filigrane elles évoquent leur source historique, elles sont d’abord porteuses d’une singularité créative. Le principe de ce que l’on pourrait appeler la « citation silencieuse » irrigue de longue date les champs de la création. De la chaise Thonet de 1859 qui inspira la Cesca de Marcel Breuer en 1928, aux multiples réinterprétations de la Red Blue Chair de Gerrit Rietveld, en passant par la relecture par Philippe Starck de la chaise à médaillon du XVIIIᵉ siècle avec son inénarrable Ghost (2003) puis sa Miss Dior vingt ans plus tard, les exemples abondent. Le phénomène s’observe également dans l’automobile, avec la New Beetle de Volkswagen (1998), réinterprétation contemporaine de l’iconique Coccinelle des années 1960, comme dans le design industriel, lorsque Jonathan Ive s’inspire des radios et transistors de Dieter Rams de la fin des années 1950 pour Braun, afin de concevoir les iPod d’Apple, au début des années 2000.

Transistor T4, design Dieter Rams 1959 pour Braun
Ipod 1, design Jonathan Ive 2001 pour Apple
Ipod 4, design Jonathan Ive 2004 pour Apple

New Beetle 1998.

Chaise Louis Ghost, design Philippe Starck 2003, édition Kartell
Chaise Miss Dior, design Philippe Starck 2022, édition Dior Maison
A bien y réfléchir, avec Luxembourg, Frédéric Sofia a atteint, en 2003, une forme de « sublimation » dans l’art du redesign. Une quête de perfection née d’un choix réfléchi, voire d’un acte de discernement transformant l’inspiration en œuvre nouvelle : le créateur choisit, prélève et transforme non pour répéter, mais pour faire émerger une forme neuve, juste, honnête et pleinement accomplie. D’un archétype, il créa ainsi un nouveau mythe, une nouvelle icône incarnant l’art de vivre à la française, intégrée à la Collection du Centre National des Arts Plastiques en 2009 (anciennement FNAC) puis au Mobilier National en 2021.

Et depuis 2006, la gamme Luxembourg n’a cessé de s’enrichir : tables, fauteuils duo, rocking-chairs, tabourets, bancs, qui s’installent autour des piscines, dans les zoos, les jardins mais aussi dans les restaurants, sur les terrasses de cafés et institutions de nombreuses villes du monde.
Preuve tangible qu’une pièce peut dialoguer avec l’histoire sans s’y perdre, Luxembourg est le fruit d’un langage formel, technique et conceptuel pleinement autonome, où héritage et invention s’entrelacent avec naturel et élégance. Et une pointe de poésie.
Virginie Chuimer-Layen
Journaliste indépendante, conférencière, Historienne d’art





















































