portrait en noir et blanc du designer Frédéric Sofia
Photos : Philippe Frisée

Frédéric Sofia, designer en quête de justesse

Ni star system, ni coups d’éclat : depuis plus de trente ans, le designer français Frédéric Sofia imagine un design loyal, sincère, pour tous. Un design pétri de paradoxes, entre rigueur technique, culture pop et formes plurielles, que cet « obsessionnel inquiet » a façonné au gré de rencontres marquantes et de passions multiples. Une relecture salutaire de la discipline.

Frédéric Sofia n’est pas de ceux qui créent un design aux formes bavardes. Ses pièces se sont construites dans la patience d’une réflexion où se mêlent rigueur intellectuelle, contraintes techniques et attention portée aux désirs des clients et des usagers. Autodidacte, il aurait tout appris sur le terrain « en faisant par l’expérience, par l’échec. » Mais plus qu’un outsider venu du commerce et de l’ingénierie en génie mécanique, il s’est imposé comme un créateur habité par une nécessité intérieure. Tout débute en 1992, lorsqu’au cours d’un long voyage en Australie, le jeune homme de 24 ans fait un rêve prémonitoire : celui de devenir designer. « Ce fut une évidence, j’ai toujours senti que je nourrissais une relation naturelle avec ce métier. »

Putman, Prieur, Starck, aux origines

Si Sofia évoque volontiers des débuts difficiles, certaines rencontres ont volontairement orienté sa trajectoire. En 1993, lancé avec un ami dans l’édition de luminaires sous le nom de Wombat, il croise la route d’Andrée Putman, alors directrice artistique d’Ecart International. En un rendez-vous, elle perçoit son potentiel, l’encourage avec bienveillance et le dirige vers le VIA : « Vous savez, pour un jeune comme vous, l’avenir est plus dans le design pour les 3 Suisses que dans celui d’En attendant les Barbares. » En 1998, devenu chef de projet au sein de l’agence Cent Degrés à Paris, il rencontre l’industriel Roger Prieur, premier à lui accorder sa confiance. Aussi précieux soient-ils, ces soutiens n’expliquent toutefois pas seuls l’ardeur d’un créateur venu d’ailleurs, devenu indépendant en janvier 2000. Sa passion se nourrit autant de ses admirations – Prouvé, Morrison, Breuer, Nelson, le Bauhaus, mais aussi Grcic ou Meda -, sa soif de savoir, que du « mythe absolu » Philippe Starck. Sofia dévore les magazines Intramuros, Interni, Design Report, écume les salons de Milan, Paris ou Cologne, et affine son regard. Jamais rencontré, Starck devient très tôt une figure tutélaire pour ses idées sur la mémoire collective, la dimension sociale et démocratique du design. « Ce que j’admire chez lui ? Son côté punk. Il a cette manière d’absorber les styles, les références et de les tordre, pour en faire quelque chose d’unique. Il n’a jamais craint d’être pop, accessible et provocateur. »

 La pop culture en étendard

« Punk » : un mot récurrent chez lui et presque évident dès qu’on apprend à le connaître. Car derrière l’homme à l’élégance subtile, attentive au détail, se cache un créateur animé par une rage intérieure. Une rage constructive canalisée à travers une pop culture rétive à l’ordre établi et l’académisme. Musique, mode, cinéma ou contexte social constituent la trame de son design. Sa culture s’est forgée avec les films culte comme Quadrophenia de Franc Roddam, inspiré par les Who, les œuvres de Spike Lee ou Jim Jarmush, autant que chez les disquaires avec les pochettes des B-52’s, Joy Division, Specials ou Kraftwerk, pour ne citer qu’eux. « Il y avait là une tension entre musique, graphisme et attitude, où tout faisait sens. C’était nouveau, dense, inventif, totalement captivant. » Les Mod’s et leur art de détourner les codes l’inspirent profondément, souvenir qu’il traduira plus tard dans sa Vespa Pimp My PX, hommage revisité aux Scooter boys des années 1980. Puis viendront le hip-hop, l’électro, le trip-hop : autant de mouvements dont il admire l’humour décalé, la puissance graphique et l’esthétique dans ce foisonnement des années 1990 et 2000. Au fil de ses jeunes années, ce curieux boulimique s’est ainsi bâti une culture transversale, dense et polymorphe, matrice d’un design sans étiquettes, faussement sage, un brin rebelle, loin du « design pour le design ».

Moins mais mieux

« Mon métier, c’est l’art d’améliorer la vie des gens, de les rendre heureux dans leur environnement, à travers les objets et les espaces qu’ils habitent, tout en respectant les contraintes. » Pour Frédéric Sofia, le design industriel est donc humaniste, lucide, guidé par la règle du « moins mais mieux ». Rien ne l’agace davantage que l’innovation-gadget, imposée et superflue. « Aujourd’hui, on crée des innovations sans se demander si elles sont nécessaires. Il y a une urgence à produire autrement. » Ses créations portent cette empreinte : Do the right thing, série de luminaires soutenue par le VIA en 2001, pensée autour des économies d’énergie ; Hit Box, lampe en polyéthylène adaptable aux usages ; la collection Elements, en faïence, inspirée d’un module de construction ; ou encore les vases Body Double réinterprétant des objets invisibilisés de nos univers domestiques et Alambic, au parfum dada, clin d’œil à Duchamp. Des pièces conçues entre 2001 et 2004, toutes éditées par Base.d, témoignant de son envie de créer autrement, loin du superflu.

La liberté des contraintes

Ses créations plus imposantes répondent à la même logique, avec un défi supplémentaire : intégrer des contraintes techniques complexes. « Ce qui me passionne, c’est de créer à partir des contraintes pour canaliser mon intuition. Cette tension entre liberté créative et contraintes est un moteur, pas une limite. » Édité entre 2006 et 2010 par Ligne Roset, après un appel VIA en 2005, le fauteuil 35H illustre cette recherche complexe d’équilibre entre ergonomie, attentes du client, adaptabilité des matériaux et modularité des usages. Même démarche pour les canapés de sa gamme Ultra Sofa, présentés au Salon de Milan 2013, récompensés par un Red Dot Award en 2014 et par le Prix NYC x Design en 2017.  Edités par Fermob, ils ont bousculé les codes du mobilier Outdoor : structure et assise d’un seul tenant, piètement filaire aérien, mousses et tissus résistants aux UV et aux intempéries.

Le paradoxe Sofia

S’il aime le bois, le verre, les mousses ou les textiles, c’est pourtant l’aluminium qui s’impose comme son matériau de prédilection. « Technique, plastique, recyclable à 100 % et à l’infini, il dégage quelque chose d’essentiel, une noblesse simple. » Extrudé, moulé, cintré, repoussé, embouti, usiné, en feuilles ou profils, il ouvre au designer un champ infini. Mais définir Sofia à une matière est réducteur. Son vocabulaire de formes échappe aux étiquettes : « Mon design se nourrit de logiques géométriques, d’assemblages rationnels, de formes organiques parfois irrationnelles, inspirées par un détail de la nature, un vêtement, une couleur, un morceau de musique. » Ses lignes brouillent volontairement les pistes : anguleuses, comme ses canapés ou le projet outdoor Latitude (en aluminium, et attendu en 2026 chez Kettler Home & Garden), organiques avec le luminaire Extrait de Naissance, sélectionné par Starck au Design YearBook 96 ou la chaise Airloop. Ou encore ironiques et revisitant ses propres collections. La gamme Promo de vases, chaises et fauteuils auto-édités, recouverts de stickers et patchs collectés sur internet, en est un ultime exemple. Clin d’œil à la profusion d’images, elle interroge la saturation visuelle, le détournement, l’esthétique du signe, la nostalgie, la surconsommation. Loin d’être un éparpillement, cette pluralité non dénuée de lignes de force (géométrie, minimalisme, matériaux durs) s’explique aussi par ses affinités multiples : design scandinave, anglais et américain, mais aussi culture méditerranéenne. Et depuis 2021, il est également directeur artistique du magazine Intramuros. De quoi brouiller encore les cartes ? Au contraire, cette fonction nourrit sa « bibliothèque de formes » et affine ses choix. « J’aime les designers, j’aime la direction artistique en phase avec ma vision du design comme une fête et un service : offrir et partager de l’intelligence et du plaisir. »  

Luxembourg, l’éternelle icône

Mais Sofia, c’est avant tout une chaise devenue culte. En 2003, en réinterprétant le mobilier Sénat conçu sur mesure en 1923 pour le Jardin du Luxembourg et dont l’origine s’est perdue dans l’histoire, il signe une pièce mythique. Une icône discrète, présente dans de nombreux jardins publics ou privés, du jardin Majorelle à Marrakech aux campus prestigieux comme Harvard. Editée par Fermob, Luxembourg réinvente l’assise historique avec des lignes épurées, une ergonomie repensée, une palette de 24 couleurs, et une identité contemporaine. « L’assise épouse le corps avec justesse, le dossier soutient le dos avec précision, l’ensemble offre un équilibre parfait », écrit-il. Et d’ajouter : « Sa forme est le résultat d’une recherche qui conjugue minimalisme industriel et sensibilité organique. À la croisée du biodesign et du fonctionnalisme, elle explore l’équilibre entre la rigueur géométrique et le biomorphisme. Avec son effet bondissant, ses accoudoirs en ailettes et son assise ondulante, elle évoque davantage le mouvement que l’objet, le flux plus que la structure. Comme un drapeau flottant dans le vent : souple mais tendu, libre mais contenu. » Des mots poétiques qui accompagnent une étude technique poussée de la pièce. Car chez Sofia, élan sensible et geste rationnel vont de pair. Dès 2008, Luxembourg se décline en tables, fauteuil duo, rocking-chair, tabouret, banc, chaise d’arbitre ou fauteuil à strapontin. Une pièce-manifeste, symbole d’un savoir-faire français dans ce qu’il a de plus franc, vrai et intemporel.

En quête

Ainsi, qu’il s’agisse d’objets, de mobilier, ou même d’un scooter, le design de Frédéric Sofia relève d’une exigence assumée. « Je suis animé par une discipline intérieure, habité par le désir de réussir et une fragilité héritée de mon histoire ». Une nécessité de justesse, voire de vérité sans ostentation. « Je vous dois la vérité en peinture », écrivait Paul Cézanne en 1905. « La vérité en design » pourrait être, avec humilité, son credo.

Virginie Chuimer-Layen